Raconter la guerre, malgré tout
Article réalisé pour le Journal de l’UNIGE. Photographie de Sonia Dauer sur Unsplash (Bucha, Kyiv Oblast, Ukraine, 2023).
Sous le label «Témoins de guerre», l’historienne Sylvie Lindeperg et la journaliste Maurine Mercier ont été réunies autour d’une question: comment raconter la guerre sans en trahir la violence ni céder à sa mise en scène? Un événement présenté dans le cadre du cycle «Face à la violence, les rencontres des Délices», organisé par la Bibliothèque de Genève et la Maison de l’Histoire.
«Je me surprends à regarder les gens et à me réjouir qu’ils aient encore leurs jambes. Là-bas, sur 200 personnes, vous pouvez en avoir 30 amputées. C’est devenu banal.» Ici, tout paraît normal. Lorsqu’elle pose le pied sur le quai de la gare Cornavin en débarquant tout juste d’Ukraine, c’est cette normalité qui trouble Maurine Mercier. Après avoir passé quatre ans à Kiev en tant que correspondante de guerre pour la RTS, les airs pressés et les corps intacts qui déambulent dans Genève lui paraissent irréels. Ce décalage, elle le raconte devant un public entassé dans la maison des Délices, autrefois habitée par Voltaire. Et c’est sans doute dans les propos initiaux de la journaliste que réside une première réponse à la question posée par la rencontre: dire la guerre, ce n’est pas seulement montrer sa violence, c’est rendre perceptible ce qu’elle fait au regard, au corps, à l’esprit et à la vie de celles et ceux qui la subissent.
À ses côtés, Sylvie Lindeperg, historienne à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, écoute et emmène le récit dans une autre temporalité, celle de la Seconde Guerre mondiale. Spécialiste des images et des témoignages de cette période sombre de l’humanité, elle rappelle que cette difficulté à raconter la violence, l’horreur et l’inhumanité de la guerre n’est pas nouvelle. Les technologies médiatiques évoluent, mais la difficulté du récit persiste.
Ce que l’on ne saurait voir
Quelques jours après la libération de la ville ukrainienne de Boutcha en 2022, Maurine Mercier, qui, en bonne journaliste, se refuse à relater des informations sans constater et documenter les faits, décide de se rendre sur place avec deux interprètes. Le trio est dans les premiers civils à arriver sur place. La ville est silencieuse, marquée par la violence de massacres qui se confirmeront par la suite. Au détour d’une rue, un homme à vélo, méfiant dans un premier temps, finit par les interpeller. Il insiste, les entraîne à sa suite sans vraiment s’expliquer. Sur le bord de la route, ses voisin-es gisent à même le sol. Brûlés vifs. Les corps de deux adultes et deux adolescent-es sont enlacés, comme si leur dernier geste avait été de se tenir, de se protéger face à l’irréversible. «Mon cerveau me disait que ce n’était pas possible», raconte la journaliste, comme si la scène dépassait les capacités mêmes de l’entendement humain.
Dans cet instant insoutenable, elle prend son appareil photo. Non pour produire une image, mais pour ne pas détourner le regard, pour franchir cette distance que le choc impose. «L’appareil m’a permis de me rapprocher», dit-elle. Et dans son propos où se mélangent fragilité et respect avec une implacable précision descriptive, on se rend immédiatement compte que le récit oral est plus fort que l’image.
Ce moment, Sylvie Lindeperg le reconnaît immédiatement. Il lui fait penser aux films tournés à la libération des camps en 1945, lorsque les soldats alliés découvrent les corps, les survivant-es, l’innommable. Là aussi, il a fallu cadrer, enregistrer, parfois presque mécaniquement, pour donner une forme à ce que l’esprit refusait encore d’admettre.
Mais, rappelle-t-elle, tout n’a pas été montré pendant la Seconde Guerre mondiale, malgré les images des militaires alliés, des cinéastes hollywoodien-nes et de la Wehrmacht. L’extermination dans les chambres à gaz n’a laissé aucune image directe. Seules restent à voir des images de camps ou de files humaines vers les chambres. Non parce qu’on n’aurait pas pu filmer, mais parce que le crime lui-même était conçu pour effacer toute trace. «C’est la fin du face-à-face entre le bourreau et la victime», explique-t-elle. Ainsi, dès l’origine, une part essentielle de la violence échappe à l’image et au récit. Et c’est précisément cette part qu’il faut tenter de raconter.
En Ukraine aussi, une grande partie de la guerre reste impalpable malgré l’omniprésence des médias et des réseaux sociaux dans le monde contemporain. Cette part silencieuse est celle du front. «Personne ne peut y aller en espérant revenir vivant. Les combats sont trop intenses. Il n’existe donc aucune image. Seuls les rares Ukrainiens rescapés peuvent raconter l’horreur et l’intensité des combats auxquels ils font face», explique Maurine Mercier. Et c’est ce qu’elle cherche à capter, un simple micro à la main.
Nécessaire mise en scène?
En 1945, lorsque s’achève la Deuxième Guerre mondiale, le procès de Nuremberg, intenté par les alliés contre les responsables du Troisième Reich, inaugure une nouvelle manière de juger, mais aussi de raconter la guerre. Pour la première fois, des dirigeants sont confrontés, devant le monde entier, aux crimes dont ils sont accusés. Et pour la première fois aussi, des images sont utilisées comme preuves dans un tribunal.
Des films sont projetés. On y voit Les camps, les corps, les fosses communes. «On pensait que seules les images pouvaient dire l’indicible», rappelle Sylvie Lindeperg. Mais celles-ci ne sont pas neutres. Elles sont sélectionnées, montées, organisées selon une logique précise. Elles doivent établir des faits, mais aussi produire un effet, susciter une prise de conscience. Le procès devient alors un espace singulier, à la croisée du droit, de la politique et du récit. Il ne s’agit plus seulement de juger, mais de faire comprendre, de fixer une mémoire par le récit. Pourtant, malgré leur force, les images ne suffisent pas. Elles montrent l’horreur, mais elles ne disent pas tout, impuissantes à rompre une part du silence.
Raconter la vie
Ce silence, aujourd’hui encore, traverse les récits de guerre. Pour l’affronter en Ukraine, Maurine Mercier fait un choix qui peut sembler à contre-courant. Elle refuse la précipitation, ne veut pas parler sans comprendre ni réduire la guerre à une succession de séquences spectaculaires vouées à se noyer dans le flot de l’actualité. «Dans un pays en guerre, c’est justement au moment où on ne comprend pas tout que les médias nous demandent de parler», dit-elle.
Alors elle ralentit. Elle écoute. Elle laisse le temps au récit de se déployer. «Je fais des interviews de deux ou trois heures», explique-t-elle, comme pour rappeler que la complexité du réel ne peut se réduire à quelques secondes de diffusion. Dans ses reportages radio, ce sont les voix qui prennent le relais des images. On entend les silences, les hésitations, l’épuisement, mais aussi des fragments de vie qui échappent au cadre habituel du récit de guerre.
Comme ce couple de femmes quinquagénaires qui lui racontent, tout heureuses, comment elles ont redécouvert leur sexualité grâce à la guerre, après avoir été des épouses malheureuses pendant des années. Une histoire inattendue, presque dérangeante dans un tel contexte, mais profondément humaine. Une histoire qui dit que la guerre ne fait pas que détruire, mais qu’elle transforme aussi les rapports au corps, au désir, à la proximité. «Regarder la guerre en face, c’est raconter la tristesse, mais c’est aussi raconter la vie qui continue», conclut la journaliste.
Pour aller plus loin:
Les rencontres des Délices: https://www.bge-geneve.ch/rencontres-delices
Carnets d’Ukraine, podcast de Maurine Mercier: